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“Smith, le mystérieux”

02.2012 - Roxana Traista - Photographie.com - France

“Votre installation à la Galerie Les Filles du Calvaire explore la question délicate de l’identité sexuelle. Pourquoi vous intéressez-vous à ce sujet, et qu’est ce que vous voulez donner à voir avec votre travail ?

De mon point de vue, il ne s’agit pas d’une question délicate, mais d’un ensemble de questionnements qui, je pense, traversent ou devraient traverser tout le monde, et pour l’expression desquels j’ai souhaité, avec cette installation, mettre au point des formes qui se désolidarisent des modes de représentation les plus courants les concernant. Cela impliquait de se détacher d’un regard soit métaphorique, soit documentaire, objectivant, voire "exotisant", assez fréquent lorsque sont abordées photographiquement les identités dont on prétend qu’elles se manifestent en-dehors de la dialectique du masculin et du féminin, pour s’inscrire dans celle du normal et de l’anormal, du pensable et de l’impensable.

À travers l’installation C19H2802 (Agnès), il s’agissait de matérialiser la notion de "genre" à travers la mise en présence d’hormones de synthèse : de façon tangible d’une part, via une sculpture qui contient de la testostérone synthétique sous forme liquide ; et de façon visuelle d’autre part, via l’intervention de l’hormone de synthèse comme un motif, sinon un personnage récurrent dans les vidéos présentées. On aborde le "genre" à travers une substance chimique qui, à l’image de la photographie et de la vidéo, est manipulable, reproductible, commercialisable, et productrice de subjectivité. Là encore, il s’agit de laisser à l’œuvre, ouvert, le processus de questionnement.

J’ai rencontré Agnès virtuellement, à travers la lecture de son histoire : j’ignore son nom réel, j’ignore si elle vit encore, et où. La seule façon d’en savoir d’avantage aurait été de contacter le professeur Garfinkel, le sociologue qui prit Agnès pour sujet d’étude, et décrivit son "cas" dans le cinquième chapitre de son ouvrage Recherches en ethnométhodologie (1967) - il est décédé la semaine du tournage. Une autre source fut l’ouvrage Testo Junkie (2008) du philosophe Paul B. Preciado, qui a produit une analyse de ce "cas" dans le cadre de cet ouvrage qui interroge les hormones de synthèse, et dont j’admire beaucoup le travail.
J’ai raconté l’histoire d’Agnès, j’espère, de la façon la plus respectueuse possible : ne souhaitant pas trébucher sur l’écueil qui aurait consisté à prendre la parole à sa place, j’ai fait le choix de mettre à la disposition de son histoire plusieurs corps, et plusieurs voix, afin de tenter de briser le face à face entre Agnès et le regard porté sur elle par l’instance médicale qui nous a rapporté son histoire.”

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