“La vidéo se construit autour de la sculpture d’une hormone de synthèse et se déploie sur six écrans, au son d’une mélopée envoûtante et répétitive, hypnotique, que viennent rompre deux textes récités par une actrice - transgenre, elle aussi - narrant l’étrange histoire d’Agnès. Ou plus exactement, de ce qu’on a nommé le “cas Agnès”.
Pour bref rappel, un sociologue ouvre à la fin des années 1950 en Californie, une clinique qui réunit un collège de psychologues, psychiatres, endocrinologues, tous spécialisés dans la question de l’identité sexuelle. Advient Agnès, jeune patiente de 18 ans, d’apparence féminine, inscrite socialement comme femme - un compagnon, un travail. Sauf que ses organes génitaux sont indiscutablement masculins. Agnès désire changer de sexe, et on l’opère, comme un vrai hermaphrodite. Mais voici que, quelques années plus tard, elle est de retour, et c’est tout une autre histoire qu’elle narre : née garçon, elle a voulu être une fille, s’est travestie, jusqu’à absorber les pilules de progestérone de sa mère et de sa soeur.
Les hormones ont fonctionné comme prothèse d’un genre désiré, et Agnès a piraté les codes, s’auto-produisant elle-même selon la dynamique de son désir.
Dès lors, sur chaque écran de la vidéo inventée par Smith, un personnage est là, qui interprète une étape ou une version de l’étrange et envoûtant parcours d’Agnès. Si tous impressionnent, deux peut-être retiennent plus spécifiquement l’attention : l’un(e), longs cheveux platine veinés de mèches vertes et roses, pantalon noir moulant les minces jambes et entrelacs géométriques de tissu gainant les épaules frêles, entoure son torse d’un fil de caoutchouc, tel un serpent de la tentation, le caresse et s’enroule, tandis qu’un liquide - celui, maléfique, du poison des contes ; celui, bénéfique, du médicament qui sauve - coule dans le tuyau, que sa bouche avale, goulûment, voluptueusement.
Sur un autre écran, un homme, étendu au sol, semble se débattre dans un liquide inassignable - Smith se refuse à en donner le secret, mystérieuse ordonnatrice de cette cérémonie trans -, mixte indécidable de glu, de sperme ou de bave de prédateur. Quelque chose comme une glaire sensuelle et répulsive, une incarcération érotique. Le sujet se débat, pris dans les rêts du liquide, se relève à demi, glisse, patine, chute. Debout enfin. Tous, rêvant et dansant entre les deux sexes, échappent à la destinée biologique pour chorégraphier de nouveaux possibles, d’autres “devenirs-corps”.
Regardons-les, dans l’espace du désir ouvert par Smith, brouillé de brumes, de fumées et de pluies, advenir à eux-mêmes, enfin libres.”