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"Smith, l’artiste du cosmos"

08.2020 - Cassandre Thomas - Opéra national du Rhin - France

En acceptant d’illustrer la programmation de l’Opéra national du Rhin, le photographe transdisciplinaire SMITH signe une collaboration valorisant la combinaison des arts. Fusion à laquelle l’artiste aspire dans ses propres créations depuis dix ans.

À l’origine de ce projet, on trouve Lise Bruyneel de La fabrique des regards, en Belgique, qui demeure à l’affût des producteurs d’images pour les campagnes de communication dans le théâtre, la musique, la danse et l’opéra. « Lise Bruyneel m’a fait cette proposition en me la décrivant comme de la “dramaturgie visuelle”. C’est une notion magique dont j’ignorais l’existence ! Davantage que d’illustrer le programme de l’Opéra, il s’agissait pour Lise de proposer des rencontres entre une image et l’imaginaire d’une pièce, d’un spectacle, d’un opéra – une opération relevant presque du rêve alchimique », explique SMITH. Pour chaque spectacle de la saison, une photo a été choisie. Réfléchie et argumentée, la sélection des associations crée des liens suggestifs, parfois allusifs, pour créer un ensemble visuel homogène et esthétique célébrant le mariage de l’opéra et de la photographie.

La photographie, Bogdan Chthulu Smith, dit SMITH, l’a toujours connue. Bien qu’il se reconnaisse comme photographe, il aime se présenter comme un humain « désidéré, trans, artiste, fantôme, chercheur et mutant ». Pour comprendre son parcours, rappelons que l’auteur est né en 1985 de parents photographes, et qu’il a grandi avec le médium en construisant un univers singulier à la frontière des arts. Étudiant en prépa littéraire de 2003 à 2005, il réalise un Master de philosophie à la Sorbonne, mais après plusieurs travaux de recherches, SMITH rejoint l’École nationale supérieure de la photographie (ENSP) d’Arles en 2007. C’est le début d’un cursus de trois ans qui lui permettra d’esquisser son futur univers artistique. En 2010, sa formation prend une nouvelle dimension en passant par Tourcoing et sa fameuse école du Fresnoy – Studio national des arts contemporains. Cet établissement hybride de formation artistique accompagne une poignée d’étudiants dans leurs créations en leur offrant le budget et le matériel nécessaires. Entre cinéma, arts plastiques, musique, chorégraphie, arts numériques et architecture, SMITH mêle les horizons artistiques afin de construire sa propre planète. Sans omettre, évidemment, son premier amour pour le 8e art. Dix ans après, Le Fresnoy accompagne toujours son étudiant dans le cadre d’un doctorat avec une thèse sur l’étude des spectres, de la mutation et de la « désidération », en coordination avec l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Vers une approche universelle
« L’astrophysique et l’astronomie ne font plus partie de notre rapport au monde. Se réconcilier avec le cosmos serait un premier pas vers la résolution de crise », confie SMITH. De ce constat émane l’une des créations les plus conséquentes de l’artiste : Désidération. Présenté à la galerie des Filles du Calvaire en 2019, puis au Fresnoy en 2020, ce projet, élaboré avec Diplomates (studio engagé dans l’expérimentation) tente de reconnecter l’humain au cosmos. Au cœur d’une installation architecturale évolutive, les spectateurs peuvent contempler une lumière céleste s’inspirant d’une fin du monde plus ou moins proche. En plus de performances ponctuelles, une fresque d’une dizaine de ses photographies personnelles complète le projet. L’objectif ? Se distancer du simple programme métaphysique pour tendre à une approche universelle. « Un chien, une plante, la personne qu’on aime… l’approche est identique, quel que soit le sujet que l’on photographie », explique-t-il. En se définissant lui-même comme « désidéré », SMITH met en exergue ce sentiment de souffrance qu’un humain éprouve en l’absence d’un lien organique avec les étoiles.

Les travaux antérieurs de SMITH – Traum et Spectographies – fusionnent avec Désidération et font appel à différents langages, interlocuteurs, médiums et plateformes pour repenser l’histoire du macrocosme. « Fonctionnant comme des mondes autonomes et reliés entre eux par des passerelles secrètes, ces projets aussi complexes et stimulants à concevoir qu’à partager, m’ont permis de faire entrer en conversation des scientifiques, philosophes, astronautes, chamanes, danseurs, médiums et médecins, poursuit l’artiste. Je ne suis pas attiré par ce qui est visible, audible et perceptible. Mais par ce qui perce, qui affleure, qui spectre, qui tentacule secrètement et que les œuvres peuvent contribuer à mettre au monde. » En s’éloignant du réel, SMITH fait dialoguer l’art, la science, la philosophie et la spiritualité autour de notions portant à controverse : les fantômes ou encore les comètes. De ce processus de création résultent de nouveaux modes de narration où la photographie conserve toujours une place capitale, et fuit l’isolement en rejoignant ces « communautés éphémères ».

Un parcours inusité qui invite à la contemplation. Outre son approche scientifique et philosophique du cosmos, SMITH questionne la thématique du genre et de l’identité. Les grandes étapes vécues au cours d’une vie peuvent déboussoler une existence. SMITH décrit chacun de ces moments comme « l’atomisation de toute histoire pré-écrite où l’emprunt d’un invraisemblable chemin de traverse, contre toute attente – ou bien dans l’ordre des choses, a fait naître de nouvelles possibilités ». Parmi eux, faire bifurquer son état civil ou réaliser des rêves fantasmagoriques, comme l’implant d’une puce électronique sous la peau permettant de ressentir la présence de fantômes. Cette modification corporelle a été une première étape. En novembre 2019, SMITH s’est fait implanter un fragment de la météorite d’Orgueil. Pour lui, certains corps mutent plus vite que d’autres, le futur humain est synonyme de métamorphose.

Bien que SMITH lie la photographie à bien d’autres formes artistiques, le rapport au médium demeure très puissant : chaque jour l’artiste déclenche au moins une centaine de fois son boîtier. Entre projets personnels et commandes, SMITH construit une ligne directrice visuelle et philosophique. Il ne s’agit pas ici dans ce projet avec l’Opéra national du Rhin de la première rencontre entre SMITH et l’opéra. En 2018, dans le cadre de la Résidence 1+2 organisée à Toulouse avec l’Institut de recherche en astrophysique et planétologie (Irap), un livret d’opéra était déjà né de son imagination. Intitulé Astroblème, ce livret – conçu avec son partenaire artistique Lucien Raphmaj et publié aux éditions Filigranes –, contait l’histoire d’un « désidéré » et d’une météorite martienne, NWA 10170. Actuellement, l’opéra du Capitole de Toulouse et le chef d’orchestre Christophe Mangou travaillent avec SMITH à une adaptation de ce projet tentaculaire.

« L’amour est-il toujours asymétrique ? », la réflexion au cœur de la saison 2020-2021 de l’Opéra national du Rhin, plane au-dessus de nous. SMITH nous propose sa réponse : « Comme dirait Jacques Derrida dans Spectres de Marx, l’amour est “vertigineusement dissymétrique”. D’après le philosophe : “La technique pour avoir des visions, pour voir des fantômes, est en vérité une technique pour se faire voir par les fantômes.” Si nous ne voyons pas les fantômes, c’est parce que ce sont eux qui nous regardent. Il en va, sans doute, de même pour l’amour. L’amour, toujours, ça nous regarde ! »

Opéra national du Rhin, Le Magazine