interview “ Smith et la galerie des Filles du Calvaire” in DARQROOM, le 14 février 2012
“Le travail que tu présentes à la galerie des Filles du calvaire est le résultat de plusieurs années de travail. Comment l’as-tu mené à travers le temps ?
Parmi les travaux présentés, c’est l’espace consacré aux photographies qui est vraiment ancré dans le temps : les images accrochées sont issues de plusieurs séries, dont la plus ancienne a été réalisée en 2007. Deux livres sont également présentés, dont Bodies that matter qui comprend des images plus anciennes.
Quant à l’installation c19h28o2 (agnès), elle a été réalisée récemment, en 2011, dans le cadre d’une résidence au Fresnoy. Je ne produis pas d’images photographiques de façon “temporellement inscrite”, c’est un processus hors temps. Je fais ces images lorsque j’en éprouve l’envie. J’ai souvent un appareil avec moi, et les séries se construisent ou s’assemblent par elles-mêmes, a posteriori. Par contre, le processus n’a pas été le même pour l’installation vidéo, qui a nécessité presque une année de travail exclusivement sur ce projet.
Dans ce cas là, pourquoi exposer tous ces projets au même endroit ? Ont-ils une cohérence tous ensemble ?
L’installation, qui est “transdisciplinaire” (elle est traversée par différents médiums comme la vidéo, musique, sculpture...), met en jeu, pour le spectateur, différents phénomènes perceptifs. Elle fonctionne comme un ensemble, comme un corpus avec les photographies. Ce sont différents langages qui participent à une même discussion. La cohésion vient en partie des différents concepts que j’explore, comme le trouble, l’indétermination dans la construction de l’identité (de genre, notamment). Je travaille aussi sur le concept aussi de “liquide performatif”, emprunté à Beatriz Preciado, visible dans les deux projets. Et enfin, ce sont certaines des personnes que l’on découvre sur les photographies, qui ont été invitées à interpréter le personnage d’Agnès dans les vidéos.
La scénographie est d’ailleurs très perturbante (dans le bon sens du terme). On passe d’un pièce où on est dans le noir, baigné dans une ambiance lourde de sons, d’images, à une salle complètement blanche très aérée. Comment s’est construite la scénographie ?
L’espace de la galerie des Filles du Calvaire est à la fois très beau et assez périlleux à occuper. Le rez-de-chaussée invite à une déambulation restreinte. C’est une sorte de place entourée de murs inégaux. Et le premier étage est une plateforme très lumineuse, sous une verrière, faite de coursives qui surplombent le rez-de-chaussée auquel on a visuellement accès via un large puits. Ces deux espaces se contredisent et appellent à construire deux scénographies bien distinctes. Pour nous, il était évident qu’il fallait installer “Agnès” au rez-de-chaussée. La forme hexagonale de l’installation, bâtie autour d’une sculpture, s’inscrivait parfaitement dans ce premier espace. Et nous avons décidé de fermer le puits car l’installation a été conçue pour l’obscurité, et s’appréhende mieux quand elle est immersive et intime. Les photos, par contre, oscillent entre le dense et le lumineux, et sont toutes réalisées en lumière naturelle. Les montrer dans un espace dont l’éclairage provient essentiellement de l’extérieur grâce à la verrière était donc évident. L’idée de passer d’un espace introspectif à un espace plus ouvert, et plus “disponible” à la déambulation et à la rêverie, fait écho au sens même de mes images.
Peux-tu raconter l’histoire d’Agnès et pourquoi tu as voulu en faire une installation ?
C’est une histoire que j’ai découverte à travers plusieurs sources, et l’installation s’est inspirée d’une rencontre entre ces différentes sources : Le chapitre V des Recherches en ethnométhodologie de Harold Garfinkel (1967), Testo Junkie de Paul B. Preciado (2008), ainsi qu’un grand nombre de commentaires philosophiques, sociologiques, médicaux de cette histoire, à travers des articles, des essais... C’est l’histoire d’une jeune fille, qui se présente auprès d’un groupe de chercheurs (médecins, psychologues...) réunis par le professeur Garfinkel à l’université de Californie en 1958, autour des questions d’identité sexuelle. Cette jeune fille, acceptée comme telle socialement, possède des organes génitaux masculins, et souhaite bénéficier d’une opération chirurgicale pour réparer cette “anomalie”. Après une batterie de tests, l’équipe se croit en présence d’une “véritable hermaphrodite” (personne intersexuée) et réalise son opération, chose rare à l’époque, dont les personnes trans ne pouvaient pas bénéficier, car considérées comme malades mentales. Selon Paul B. Preciado, Agnès est revenue quelques années plus tard à la clinique, après son opération, et a raconté une autre version de sa biographie : née garçon, elle souhaitait devenir une fille.
Enfant, en cherchant à imiter sa mère et sa soeur, elle s’est amusée à “gober” les pilules qui leur étaient prescrites ; c’était l’époque des premières hormones de synthèse, et Agnès s’est donc “droguée” à la progestérone pendant des années, ce qui eut pour effet, à l’adolescence, de lui donner une apparence totalement féminine. Ce qui m’intéresse, c’est vraiment cette analyse qu’en fait Paul B. Preciado, selon laquelle notre ère, post-industrielle et pharmaceutique, tend à transformer, par la chimie, tous les concepts et tous les sentiments en réalités tangibles, substances chimiques, molécules commercialisables. Cette installation interroge donc directement la matérialité de la notion de genre, une des notions fondatrices de notre société, sur laquelle repose en grande partie l’ordre social, et l’organisation (familiale, économique, éducative...) de celle-ci. La différence sexuelle, ne correspond plus, ici, qu’à quelques centilitres d’un liquide qui ressemble à de l’eau. En effet, dans l’installation, on est en présence, en plus des vidéos, d’une sculpture liquide constituée d’hormones de synthèses diluées.”