PRESS

"Smith, éloge du flou"

07.2012 - Claire Guillot - Le Monde - France

Le jeune artiste efface les frontières de l'identité et détonne aux Rencontres d'Arles.

Ils sont troublants, les anges étranges de Smith. Ces êtres à la beauté lunaire et au genre souvent indéterminé offrent une bouffée d’air bienvenue aux Rencontres de la photographie d’Arles, qui n’offrent cette année ni découverte majeure ni proposition esthétique décoiffante.
En mettant à l’honneur l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles (ENSP), le festival rassemble d’anciens élèves ou professeurs au talent et à la fortune inégaux. Au parc des Ateliers, les expositions s’alignent, pas toujours bien pensées ni présentées. Les meilleures choses à voir se trouvent plutôt au centre-ville : les images mythiques de Josef Koudelka sur les Gitans, les travaux originaux autour de la mode du Musée Galliera et de Grégoire Alexandre. Ou bien des artistes en marge de la programmation officielle, d’Alexandra Catiere à Sophie Calle.

Les images de Smith, 26 ans, sortent du lot par leur sensualité, plutôt rare chez les autres anciens de l’ENSP, adeptes de travaux souvent désincarnés. Mais aussi par une réflexion troublante sur l’identité. Le regard absent, baignés d’une lumière hivernale bleutée, plusieurs modèles de Smith offrent une présence subversive : leur corps délicat hésite entre masculin et féminin, faisant vaciller nos repères. Qui sont donc ces personnes dans l’entre-deux ?

Sourire doux, cheveux en casque et silhouette androgyne, le jeune homme précise : "Je n’ai pas photographié des transgenres, j’ai photographié des amis !" Depuis l’enfance, Smith rassemble les images de ses proches dans un journal photographique, qu’il formalise ensuite sous forme de séries. Dans ses portraits, il n’y a pas de volonté documentaire, pas de légende, pas de date. Ses corps blancs évoquent moins l’enquête sociologique que la peinture romantique. "Ce sont des personnes qui ont été exclues de l’histoire de l’art, ou traitées comme objets exotiques. C’est une façon de les réhabiliter."

Derrière l’élégance picturale plane pourtant comme une menace, qui dit la difficulté d’exister hors des normes. Des paysages d’eaux sombres, des statues militaires inquiétantes, accompagnent les portraits. "Je ne peux pas faire comme si ces corps avaient le droit d’exister pleinement, explique Smith. Beaucoup de transgenres n’ont pas de papiers. À partir du moment où ils ne rentrent pas dans les cadres, les corps sont politiques", dit l’artiste dont le titre d’exposition, Entendez-nous approcher lentement, évoque une résistance.

Au-delà de son exposition à Arles, Smith pousse très loin ses recherches sur l’identité : "La question est de savoir si c’est un donné ou s’il est comme tout le reste, une chose qu’on peut acheter, partager, modifier." Son doctorat de philosophie, qu’il commence à la rentrée, est centré sur l’art hybride, où l’artiste utilise le vivant comme une matière.
L’identité serait donc une sorte de pâte à modeler. Mais alors, qui est Smith ? Son nom d’artiste est une création. Sur Internet, il se démultiplie en différents avatars.
Au studio du Fresnoy, il a même inventé une installation radicale sur le thème des fantômes, qui lui permet d’être "hantée" par d’autres personnes, à distance : chaque visiteur est invité à jouer avec son empreinte thermique, qui est comme une carte d’identité définie par la température de son corps. Par l’entremise d’un vêtement bourré d’électrodes, relié à une puce qu’il s’est fait implanter dans le bras, Smith ressent la température émise par chaque visiteur.
Comme si un spectre à sang chaud la traversait sans prévenir de part en part. Et il arrive que les fantômes s’énervent : récemment, un court-circuit dans sa veste lui a brûlé la peau. "C’est juste un problème technique", rigole Smith, qui incite les amateurs à partager l’expérience en se faisant eux-mêmes implanter une puce. Pour l’instant personne n’a osé. L’artiste, il, n’a peur de rien : "J’adorerais me faire pirater."

Links

lemonde.fr