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“Smith, éléments de spectralité”

08.2016 - Victor Maziere - La Critique

“Étendant ainsi la notion derridienne d’« hantologie » au-delà du champ philosophique, Smith a fait du spectre la métaphore d’un travail diachronique, invisible, forant de l’intérieur la machinerie ontologique. Outil de « déjointement » des identités, le fantômal opère tout particulièrement dans ces zones de haute tension que sont la nature, le genre, le sentiment de fusion amoureuse, l’appropriation ou l’altération des corps, qu’ils soient biologiques, sexuels ou politiques. Loin de rester purement abstrait, ce langage conceptuel se décline, chez elle, dans une syntaxe élémentale, une « climatique spectrale », modulant les formes extérieures selon le degré calorique des transitions de phase, depuis le gel jusqu’à l’évaporation, en passant par l’état liquide. Smith expérimente ainsi sur la présence à la fois matérielle et énergétique du « spectre », dans tous les sens du terme : la rémanence calorique et le rayonnement que l’œil ne peut voir, mais que les caméras thermiques ou l’infrarouge amplifient. Cellulairement marqua sans doute, à ce propos, une étape décisive dans son parcours : souhaitant éprouver physiquement ce que pourrait être un phénomène de hantise, il simula, à l’aide de puces implantés sous sa peau, la palpitation invisible, à la fois présente et absente, d’une altérité. La spectralité, comme valence énergétique, déjoue la hiérarchie des oppositions (la présence et l’absence, le masculin et le féminin, le vivant et le mort, le noble et le trivial, etc.) : les fantômes sont « sans qualités », ils se greffent simplement à d’autres fantômes, presque chimiquement. Aussi Smith laisse t’il s’hybrider (dans Spectrographies par exemple) discours philosophiques, écriture poétique, réminiscences cinématographiques et chansons pop, relançant, dans leurs marées spectrales, les courants froids et chauds du flux mémoriel. Cette dualité se retrouve dans les couleurs qu’il utilise le plus souvent : un orange presque nucléaire ou une blancheur laiteuse, un peu bleutée. À la polarité duelle de l’énergie chromatique répond celle de la matérialité des images, passant de la lumière froide et douce des tirages sur métal à celle, aveuglant presque la surface, des cibachromes brillants : comme les figures d’une nuit retenue dans le jour ou d’un jour abrité dans la nuit, déployant les variations poreuses de leur entre-deux. Car entre le givre et la brûlure habitent les états interstitiels, ceux justement où la spectralité inscrit sa trace « climatique » dans le champ de la représentation : la vapeur des paysages de Löyly, la fumée, la brume traduisent comme un réchauffement de l’immobilité glacée des êtres et des choses ; car la mort étale et froide de l’image cache chez Smith une profondeur, un « feu secret », une « non-mort » qui serait la véritable vie insaisissable, car au-delà ou en deçà de toute forme ou catégorie identifiables.”

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