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"Smith, artiste en transe"

07.2021 - Claire Guillot - Le Monde - France

Le plasticien partage avec les spectateurs la nostalgie du cosmos dans la poétique exposition « Désidération », à Arles.

L’appareil photo préféré de Smith est une caméra thermique. Parce qu’elle ne capte pas l’image superficielle des gens, mais un halo de chaleur, un rayonnement, quasi une aura. « Avec elle, j’ai davantage l’impression de voir le monde tel qu’il est. Alors qu’avec mes yeux je ne vois que les frontières entre les êtres », explique l’artiste français. Il reçoit sans chichis, la voix douce et les mots précis, dans l’appartement arlésien qu’il partage avec la comédienne et productrice Nadège Piton et son garde du corps miniature, un chien sans poils nommé Pyrocyne.
Ces images thermiques, aux couleurs à la fois chaudes et surréelles, sont nombreuses dans l’exposition « Désidération », qu’il présente aux Rencontres de la photographie d’Arles, dans l’espace du Monoprix : parmi ces fantômes chaleureux, on croise ses amis, son chien ou une météorite, celle que le peintre Albrecht Dürer a raconté avoir vue tomber sur la Terre en 1492. « C’est une pierre, elle devrait être noire sur l’image, note Smith, mais, avant de la photographier, je l’ai manipulée, donc elle apparaît en couleurs. »

L’artiste, fasciné depuis toujours par ces objets célestes, montre dans une vitrine sa propre collection – à l’exception du morceau qu’il a implanté directement sous son bras, dans une capsule en titane, pour faire littéralement corps avec le cosmos.

Installation planante

Après ses expérimentations artistiques sur les biotechnologies, la matérialité du genre ou l’invisible, c’est donc vers l’espace que se tourne aujourd’hui le plasticien, dont la silhouette indéterminée, non binaire, orne l’affiche du festival. Croisant science-fiction, musique, science et poésie, l’installation immersive et planante est une invitation au voyage imaginaire, entre les chutes de météorites, les dealeurs de lune, les ruines de navette spatiale et la voix de prêtresses contemporaines.

La « désidération », c’est l’appel du cosmos originel : à la fois la tristesse liée à la perte des étoiles, et le désir d’y retourner

Mais, contrairement aux apparences, cette course aux étoiles se veut enracinée sur Terre. « On voit toujours l’espace comme un au-delà lointain, mais on est en plein dedans, insiste le photographe. C’est depuis la Terre qu’il faut penser le cosmos, pas en y allant, comme le font Jeff Bezos ou Elon Musk. Et pas non plus avec des satellites qui éteignent le ciel juste pour nous apporter la 5G ! »

Tout ce récit aux accents techno-mystico-écologiques, où interviennent des artistes de différents champs, est né il y a quatre ans sur une intuition : un sentiment mélancolique intense, sorte de vertige métaphysique, saisissait le créateur à chaque fois qu’il plongeait son regard dans le ciel étoilé. « L’astrophysicien Jean-Philippe Uzan m’a dit qu’il ressentait la même chose. On a donné à ce phénomène le nom de “Désidération”, en partant de l’étymologie latine de “sidération”, qui se rapporte à l’absence des étoiles. » La « désidération », c’est donc l’appel du cosmos originel : à la fois la tristesse liée à la perte des étoiles et le désir d’y retourner.
Quête astrale
Pendant plusieurs années, cette quête astrale a réuni « tous ceux qui sont concernés par le cosmos » : astronautes (Jean-François Clervoy), chasseurs de météorites (Luc Labenne), philosophes (Paul B. Preciado), mais aussi artistes ou chamans, pour une série de conférences, de débats et de performances, donnés dans plusieurs lieux d’art. « Je suis nostalgique du Moyen Age, où il n’y avait pas de barrière étanche entre les savoirs », dit en soupirant l’indiscipliné qui, après un cursus à l’Ecole nationale supérieure de la photographie d’Arles et à la Sorbonne, rédige actuellement une thèse de philosophie sur les identités parallèles, les existences alternatives, à cheval entre réalité et fiction.

Smith : « Nous sommes tous dans la société, c’est là où nous habitons, avec nos contradictions. La question, c’est de trouver une autre façon d’être au monde »
L’exposition à Arles, « polycéphale » plutôt que collective, se veut l’aboutissement de cette recherche qui a produit des textes de réflexion et un lexique (parfois assez ésotériques), des images, des musiques, des écrits poétiques, sortant parfois de la bouche de personnages mythologiques créés pour l’occasion.
En ces temps d’urgence climatique, cette quête du cosmos originel sonne comme un avertissement face au désastre écologique. Smith plaiderait-il pour un retour à la nature ? « Non, l’idée n’est pas de quitter la civilisation et de revenir en arrière, insiste l’artiste. Nous sommes tous dans la société, c’est là où nous habitons, avec nos contradictions. La question, c’est de trouver une autre façon d’être au monde. » L’invocation d’un au-delà cosmique, les rituels et les incantations des êtres « désidérés » au bord des cratères de météorites posent aussi la question d’une possible transcendance – un thème peu à la mode chez les artistes contemporains. « Je ne suis pas religieux, assure Smith, mais je m’intéresse à une forme de spiritualité de la matière. Tant pis si ce que je dis fait mystico-hippie ! »

Indétermination
Plus que la transcendance, c’est d’ailleurs la transe – avec ou sans « e » final – qu’explore depuis longtemps le photographe. La transe comme un moyen d’arriver à un autre état de conscience : « Il y a bien d’autres manières pour le cerveau de fonctionner que l’état de veille. L’hypnose, la méditation, le délire, la prise de substances le permettent… Pour moi, le rapport à la transe s’est fait dans les soirées techno à Berlin, à 18 ans : je ne prenais ni drogue ni alcool, j’y accédais juste par la force de la musique, du groupe. C’est une expérience qui donne l’intuition d’une coïncidence, d’une communauté, d’une identité. »

Smith : « Dans “trans”, il y a l’idée d’une traversée, mais elle peut être permanente »

Le Monde : Smith un artiste en transe