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"SMITH, photographe : La caméra thermique révèle un monde de liens et d’interconnexions"

05.2025 - Marie Labory - France Culture

Le photographe SMITH présente actuellement une partie de son projet "Dami" à la galerie Leica. Prises au cœur des vignes, ces photographies explorent les résonances secrètes du vivant et les ramifications invisibles qui nous relient au monde.
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SMITH est photographe, vidéaste, plasticien et explore depuis l’adolescence la porosité entre les genres, la question de l’identité et de la transition, à travers une œuvre multiforme. Il propose de dépasser les apories liées aux catégories de genre, qu’il soit identitaire, artistique ou théorique.
Il expérimente auprès de collaborateur.ices écrivain·es, astronautes, agriculteur.ices, chamanes, ingénieur.es, designers, scientifiques, philosophes, performer·euses ou compositeur·ices. Ses projets-mondes « indisciplinaire » se fondent sur un processus d’auto-expérimentation qui prend la forme d’une enquête, où le corps de l’artiste devient une plateforme critique, expérimentale, curieuse, pour révéler de nouvelles manières de se lier au monde visible et invisible.

Troublant les genres, les langages et les disciplines, SMITH propose des œuvres curieuses, au sens étymologique de cura : curiosité et soin à l’égard du monde qui nous entoure, du terrestre et du céleste, des personnes humaines et non-humaines, du visible et de l’invisible, de l’imaginaire et de la fiction. Caméras thermiques, drones, néons, implantations de puces électroniques, de magnets et de météorites sous-cutanées, mutations atomiques ou pratique de la transe, collaborations avec des intelligences animales et artificielles - alimentent une œuvre fluide, composée avec des moyens technologiques et spirituels qui incorporent les dimensions du mystère, du rêve, de l’au-delà.

"Dami"

Alliant l’usage de la caméra thermique et la création en état de transe, SMITH étend son champ de perception, se rend sensible aux signaux infimes et observe les interactions invisibles entre les êtres et leur environnement. À Château Palmer, où il était en résidence, il se rapproche des plantes, des animaux et des insectes, guettant moins les messages célestes que leurs effets terrestres.

Pendant cette période de recherche au milieu des vignes il réfléchit à comment "faire monde avec ce qui parfois nous dépasse et va au-delà des frontières de ce qui pourrait être la prison de nos propres centres d’intérêt, de ce qui nous intéresse naturellement ." Pour lui, il faut toujours "avoir de la curiosité, c’est-à-dire aussi du soin à l’égard de choses qui peuvent nous paraître lointaines, étrangères, aliènes et c’est le cas pour moi du vin puisque je ne consomme pas d’alcool donc je faisais partie des rares personnes qui ne savaient pas comment la culture viticole, les crus, la manière dont un vin se distingue d’un autre, tout ça m’était parfaitement étranger."

Sur place il a fait la découverte d’un autre monde que le sien "étant un monde essentiellement, en tout cas à l’origine, urbain, numérique, assez fort clos d’une certaine manière, assez isolé, peut-être assez replié sur soi par l’effet de mon caractère". C’est au cœur du travail viticole qu’il a rencontré des gens qui travaillent le vin non pas "sous la forme d’une monoculture, mais plutôt d’une manière de cultiver en prenant en compte tout ce qui les dépasse, des forces souterraines aux forces cosmiques, animales et végétales et minérales, mêlées. Et ça allait dans le sens de ce que j’essaye de faire avec mon propre travail."

Entre lumière, matière et mémoire, son travail trace un chemin entre racines enfouies et territoires lointains. Il intégre ces rencontres et ces expériences dans son journal de bord photographique. Ce dernier documente au quotidien sa quête personnelle des manifestations du cosmique, de l’extatique et du merveilleux.

Forces et ressources au delà du visible

Au château Palmer il découvre la biodynamie comme une façon "de travailler en utilisant toutes les forces présentes sur le terroir, c’est-à-dire les forces visibles et invisibles. Les forces évidentes : les forces des ouvriers, des travailleurs, des vignerons, mais aussi celles peut-être plus discrètes et cachées. Et quand je dis force, je pourrais dire aussi ressources, puissance, savoir, sagesse, qui ne sont pas forcément humaines, ni techniques ni technologiques, qui peuvent être des savoirs animaux, des savoirs végétaux, les savoirs des champignons, des insectes, du compost, de la position de la lune, de ces différentes phases. C’est-à-dire vraiment cultiver, travailler le sol avec tout ce qui l’entoure, avec son environnement au grand complet."

Un monde d’interconnexion

SMITH utilise une caméra thermique, depuis plus de quinze ans maintenant, qui lui "donne accès à une bande du spectre électromagnétique qui est plus large que la vision humaine, que ce qu’on appelle le spectre du visible. Et qui, de fait, nous donne accès à une réalité bien plus grande. C’est-à-dire qu’il y a tout un ensemble de choses qui nous échappent parce que les outils limités de notre propre corps ne nous permettent pas d’y avoir accès. Il en va de même pour le son, pour le goût, on ne capte qu’une infime partie, en fait, de la réalité." La caméra thermique lui permet d’accéder "à un monde beaucoup plus grand, insoupçonnable, mais pourtant présent. Ce sont littéralement des présences, des formes de spectres, qui apparaissent et qui nous donnent une sensation d’humilité. On comprend d’un seul coup que le monde dans lequel on vit est bien plus large que celui auquel on a accès par nos sens."

La caméra thermique lui permet de montrer un monde de liens. "On a tendance souvent à croire que nos sens nous donnent un accès à la réalité qui est totale, que l’endroit où on en est dans notre évolution est peut-être une sorte d’apogée, une sorte de perfection, alors que des outils comme la caméra thermique nous ramènent justement à notre infinie imperfection et de la marge de progression qui est la nôtre. Cette caméra me sert à voir non pas les choses comme des objets séparés, mais les liens entre les choses qui se font par transmission d’informations comme de la chaleur. "

Une pratique peuplée de fantômes

Dans son travail photographique SMITH porte son "attention aux signaux discrets, aux non-manifestes, à ce qui est caché, à ce qui se manifeste sous forme de traces, de signes, de phénomènes dont on peut douter en permanence. Et ce doute sur une réalité matérielle, définitive, il est très important."

"La réalité nous dépasse et il faut apprendre à se mettre à son niveau, c’est-à-dire apprendre à en capturer le plus possible, et c’est en fait un genre d’exercice spirituel. C’est-à-dire qu’on peut se contenter de vivre dans un monde qui a été quelque part construit pour nous, avec ses catégories, avec ses cases, avec ses oppositions, mais c’est une manière très quadrillée de comprendre la réalité. Et quand on vit dans une culture donnée, si on n’a pas cette curiosité-là et si on ne se met pas dans l’action de dépasser les données sensibles qui nous sont les plus immédiates, on passe à côté d’une compréhension du monde qui est beaucoup plus belle, plus grande et plus désirable."

France Culture. SMITH, photographe : "La caméra thermique révèle un monde de liens et d’interconnexions"