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SMITH Univers
09.2017 - Propos recueillis par Ainhoa Jean-Calmettes & Alice Ramond - Mouvement N°91 - France
SMITH emmêle technologies futuristes, modifications biologiques et rêveries trans-humanistes. Début septembre, l'artiste plasticien irait même jusqu'à s'implanter un fragment de Lune. Les frontières disciplinaires ne le concernent pas : il présentera bientôt sa première pièce chorégraphique.
Il y a souvent un fantôme qui se cache dans votre travail, mais il n’est jamais anxiogène. Vous n’avez pas peur des fantômes ?
C’est quoi, un fantôme qui fait peur ? Dans plein de pays d’Asie, les ancêtres sont encore présents, on leur laisse à manger et ça n’effraie personne. Mais le type de fantôme qui m’intéresse n’est pas le « revenant », il n’est pas mort : il est absent. Les fantômes sont des figures mélancoliques parce que, par définition, ils reviennent toujours nous visiter, comme une pulsion. La mélancolie, c’est la même chose : un flux. Une autre figure qui m’intéresse, c’est le spectre, ces manifestations sensibles de choses qui ne sont pas censées être là mais trouvent une manière de s’offrir à la vue. Ce qui a quelque chose à voir avec le spectacle, qui se révèle, se dévoile.
C’est une métaphore de votre travail photographique ?
Souvent en photographie c’est le sujet qui prévaut mais, en ce qui me concerne, j’apporte beaucoup d’attention au mode d’apparition/disparition de l’image. J’aime que les sujets ne se donnent pas d’une manière claire et immédiate à la vue, qu’il y ait un travail d’adaptation optique.
Le dévoilement de l’image, discret, incertain avait déjà à voir avec une forme de fantômité et était comme un écho aux personnes trans que je photographiais [projet Löyly, exposition et publication, 2012-2013 - Nda]. Après, plus généralement, la grande idée de la photographie c’est quand même de conserver une trace qui résiste au temps, c’est une « prévision de la mélancolie ».
Vous avez commencé par la photo, mais vous créez également des installations. En novembre, une première pièce de danse viendra prolonger votre projet TRAUM. Comment ces travaux deviennent-ils des univers à part entière, avec leur propre logique, leurs propres règles ?
J’ai besoin d’explorer d’autres langages pour exprimer une réalité, c’est une nécessité. Tout part toujours d’une question, puis mon travail s’autoaugmente C19H2802 (agnès) [six vidéos, sculpture de plastique, testostérone de synthèse et encre de chine - Nda] est une réflexion sur les hormones. Tout ce qui semble définir un être humain - est-ce un homme ou une femme, est-il heureux ou malheureux, calme ou colérique - est régulé par les hormones.
Et ce support des émotions est matériel, commercialisable, modifiable et altérable avec des pilules que tu peux acheter en pharmacie. Ensuite, Spectrographies m’est venu en essayant de comprendre mes obsessions. Cette présence irréductible de quelque chose ou de quelqu’un, où se situe-t-elle ? Dans notre esprit, dans notre corps ? Il y avait 10 000 façons de mener cette enquête, mais j’ai commencé par une installation, puis un premier film, puis des photographies. C’est devenu un univers par accumulation de données, comme un coup de collectionnite. Et à la fin, je me suis implanté une puce qui me permettait de ressentir la chaleur, captée par caméra thermique, des spectateurs qui entraient dans l’installation Cellulairement.
J’avais comme une sorte de « collection de fantômes » que je pouvais convoquer quand je voulais. Et je me suis demandée : si je convoque dans mon corps la chaleur de telle ou telle personne, si je contrôle cette forme de « hantise », est-ce que ça va m’aider ? Qu’est-ce que ça provoque ?
Vous multipliez les disciplines pour faire le tour de vos questions ou pour explorer de nouveaux récits ?
Paradoxalement, les médiums qui m’intéressent en ce moment, la photo, l’installation, la danse, sont assez peu investis par la fiction. Souvent en danse - à part dans les ballets - la narration et l’imaginaire purs sont évacués au profit de questions de forme, d’énergie, de technique. Agréger différentes formes dans mes projets archipels, c’est une sorte de cubisme qui me permet d’appréhender différentes facettes que les médiums, seuls, ne sont pas habilités à recevoir.
L’idée ce serait plutôt de raconter des histoires avec des mots qui ne sont pas du tout faits pour ça. Comme quand on passe une nuit avec un physicien, un philosophe, un bibliothécaire et qu’on se dit « Tiens, écrivons une histoire ensemble. » On fait entrer en conversation différents langages et cela permet de rêver ensemble.
Vous travaillez souvent avec des scientifiques ?
Interviewer un scientifique et travailler à partir du savoir qu’il m’aurait prêté, ça ne m’intéresse pas. Je préfère dire : « toi, avec ton regard de musicien, de scientifique ou de philosophe, viens regarder ce sujet avec moi et faisons une forme ensemble. »
En art, surtout en art-science ou en bio-art, on n’est limité ni par la technique de la connaissance, ni par la méthodologie, ni par l’éthique. Donc on peut repousser, un peu, ensemble, les limites de l’imaginaire et de la connaissance, sans rester dans le fantasme, car on a les outils pour expérimenter réellement.
Caméras thermiques, drones, capteurs de mouvement, implantation de puce et bientôt de lune. D’où vous vient cet intérêt pour les nouvelles technologies ?
Je n’ai pas de rapport virtuose à la technique. Je dirais plutôt que je peux devenir obsédée par un appareil, une pellicule, et que ça me plaît d’essayer de le maîtriser et surtout de l’investir d’un imaginaire. Pour le drone, par exemple, je me disais que ça permettait d’offrir une subjectivité à un fantôme [projet TRAUM
– Nda]. Pour la caméra thermique, je suis tombée sur Internet sur la démonstration d’une caméra qui filme les infiltrations d’eau, et je me suis dit : « Une caméra qui permet de filmer l’invisible ! » Aussi, j’ai appris à programmer très tôt, j’ai une affinité avec la pensée informatique au sens large. J’ai toujours été stimulée par ces technologies qui nous semblent complètement inaccessibles ou futuristes.
Et puis j’aime la science-fiction réaliste, comme chez l’écrivain Greg Egan par exemple. C’est de l’anticipation mais qui est techniquement, logiquement ou même physiquement, déjà possible ; il imagine un monde à partir de données technologiques et scientifiques plausibles.
Pour certains, les nouvelles technologies, en ménageant des présences absentes, créent de nouveaux fantômes. Les traces que laissent nos navigations Internet nous créeraient des doubles fantomatiques.
Cette question, je me la suis posée quand je suis partie vivre à l’étranger et que je me suis rendu compte, dans cette espèce de solitude, de mon extrême dépendance à ces communications a distance, à cette fausse présence des autres. Et presque par hasard, j’ai redécouvert un recueil de lettres de Franz Kafka, les Lettres à Milena. Bon, c’est assez cheesy, ce sont des lettres d’amour classiques, mais avec cette chose etrange, quand même : Kafka passe son temps à refuser de revoir Milena. Il trouve toujours des excuses.
Dans sa « lettre aux fantômes », il explique que cette relation épistolaire - que l’on pourrait comparer à l’infinité de ces relations par Tinder, Skype ou Snapchat, que j’aime bien appeler les « technologies de l’absence » ou les « télétechnologies de l’intime » - au lieu de nous rapprocher, créent des fantômes. Kafka développe deux théories du fantôme, à la fois enfantines et crève-cœur. La première c’est que les fantômes naissent sous les mains qui écrivent et se nourrissent des baisers que l’on s’envoie, ce qui fait que la personne ne les reçoit jamais. Et c’est vrai, ces messages sont sans substance, comme s’il y avait une impossibilité de l’écrit ou de la photographie à porter ça. On peut raviver et réinvestir ces baisers par notre imaginaire, mais les messages ne les contiennent pas. Sa deuxième théorie, c’est que les humains ont passé leur temps à créer des technologies qui nous permettent de nous rapprocher physiquement - la voiture, le bateau, l’avion - mais les fantômes, eux, ont inventé le téléphone, le télégraphe, etc., toutes ces choses qui ne font que renforcer l’absence.
Le fantôme, en tant qu’obsession, n’est-il pas indissociable de l’acte de création ?
En ce qui me concerne, c’est totalement vrai. Ça me paraitrait impossible de me dire : « Tiens, j’ai vu ce sujet dans le journal, ça m’inspire, j’ai envie d’écrire un film dessus… » Ça vient toujours de quelque chose - une expérience personnelle, une rencontre, un ressenti - suffisamment fort pour imprimer une trace plastique, synaptique, indélébile, quelque part dans mon cerveau ou mon âme. Jusqu’à présent, les choses sur lesquelles j’ai travaillé me touchaient personnellement, sous une forme de revenance et de hantise permanente
Sublimer ces obsessions en projets artistiques les font-elles disparaître ?
Les fantômes sont toujours là, mais au bout d’un moment, c’est comme quand tu essaies de saisir un rêve, de chasser un souvenir d’enfance ou de te rappeler un mot que tu as sur le bout de la langue : plus tu te concentres dessus, plus il s’estompe.
Quand tu es trop obsédé par quelque chose, cette chose finit par s’évaporer. Mais un fantôme vient chasser l’autre...