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"SMITH, habiter la trame du monde"

12.2024 - Eleonore Simon - Photo days - France

Pour un artiste nourri par l'imaginaire du cosmos, l'alignement des planètes qui mène Smith en résidence au Château Palmer tient moins de la coïncidence que de l'invitation : une invitation à faire corps avec le vivant, à sonder les origines, à incarner de nouveaux liens sensibles.

RECEVOIR LA NATURE

La résidence constitue un moment clé dans Dami, le nouveau cycle artistique de Smith. Après Spectrographies, TRAUM et Désidération, l’artiste poursuit son exploration de ce qui échappe au regard - fantômes, rêves, mondes subtils ou liens invisibles.
L’interdépendance du vivant, Smith l’a d’abord éprouvée lors d’un voyage en forêt amazonienne péruvienne, puis retrouvée, comme un écho, au Château Palmer. C’est de cette immersion initiale en Amazonie qu’est né le titre de la série. Dami désigne, dans plusieurs langues pano, les premières images révélées par les plantes maîtresses comme l’ayahuasca — liane, là encore : un corps qui devient eau, un bras rendu au végétal, une frontière entre soi et la nature qui s’efface. « Ces visions ne sont pas des hallucinations : pour moi, elles révèlent une autre couche de la réalité, plus profonde, plus interconnectée », explique Smith. Au Brésil, Dami est aussi une prière — une invitation à recevoir la nature, à lui répondre, à se laisser traverser par son souffle vital. Qu’importe que l’appel naisse d’une prière, d’un rêve, d’un hasard ou d’un élan intérieur - l’artiste lui a donné corps et âme.

LE CORPS-MEDIUM

« Chaque cycle naît d’une obsession personnelle, mêlant récit autobiographique et éléments extérieurs suscitant désir et curiosité. » Avec Dami, cette dimension intime s’exprime plus que jamais, notamment à travers de nombreux autoportraits. Difficile d’échapper au « je » lorsque le travail photographique ramène l’artiste — par une étrange synchronie — à ses propres racines. La dimension personnelle passe aussi par un dévoilement du processus de création : méthodes, outils et gestes. De nombreuses images sont prises la nuit — un espace fertile qui invite à habiter le monde autrement. Privée de la vue, la perception s’élargit : ouie, odorat, toucher invitent à de nouvelles expériences sensibles. Dans cet univers nocturne, Smith explore la transe auto-induite, les états modifiés de conscience, et des performances qui ouvrent sur d’autres réalités. La corporalité de l’artiste occupe une place immédiate et assumée — sans jamais devenir le centre. Il se présente comme un corps traversé, transformé, impliqué : un corps-médium, une interface entre êtres et mondes, une part d’un tout mouvant, rayonnant, plus vaste que la somme de ses éléments. Ces pratiques nourrissent la nature poreuse et évolutive de Dami. Rien n’est figé : « Je ne cherche pas à maquiller, à finir, à clôturer. Le projet est ouvert, en cours. Il m’accompagne dans ma transformation. » Dami incarne une vision du monde en perpétuelle métamorphose — une perspective radicalement décloisonnée.

FAIRE MONDE AUTREMENT

« Il faut inventer un autre imaginaire. Et pour cela, il faut d’abord être curieux du monde. Je ne veux plus vivre dans un imaginaire capitaliste, patriarcal, extractiviste, dominateur. Je veux un imaginaire qui respecte, qui soigne, qui pense l’égalité, la douceur, l’interdépendance. »
Artiste profondément curieux, Smith inscrit son travail dans cette quête.
Habitué à collaborer avec scientifiques, philosophes et poètes, il nourrit ses cycles artistiques de recherches et d’échanges multiples, créant ainsi des réseaux arborescents de connaissances et d’expériences.
Parmi toutes les formes de savoir, l’art joue un rôle essentiel : il fabrique des imaginaires, ces visions collectives qui façonnent nos façons d’être et d’agir. « L’art ne change pas le monde directement, mais il transforme les regards, modifie les sensibilités et inspire l’action politique. »

Cette volonté de renouvellement se manifeste dans la manière dont Smith envisage sa rétrospective au MAC VAL, prévue pour 2026. Plutôt que de figer son travail, il pense l’exposition comme un espace vivant où ses œuvres dialoguent, se reconfigurent et engendrent de nouvelles résonances.
Rencontres, performances, transes : il mise sur la durée, la collaboration et l’effervescence collective pour inviter à faire monde autrement, ici et maintenant.