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Le portrait Bogdan Chthulu Smith, contrechamp des possibles

07.2021 - Florian Bardou - Libération

L’artiste trans, tête d’affiche des Rencontres d’Arles, explore dans ses photographies fantomatiques les frontières du genre et de l’espace-temps.
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D’abord, des impressions diffuses : Smith est, certes, timide et discret, mais il est doux comme un nuage, généreux et attachant. Ça affleure tout de suite. Il est aussi placide à faire rougir le soleil écrasant de juillet en Provence. Disons qu’il est fait d’une sorte de matière stellaire, un peu comme le petit morceau de météorite d’Orgueil implanté dans son avant-bras depuis deux ans. Mais, ce vendredi-là, à l’heure du déjeuner, dans cet appart qu’on lui prête avec sa compagne et productrice Nadège Piton et son petit chien nu du Pérou, le photographe flotte surtout dans une autre dimension. Cet été, il est l’une des têtes de gondole des Rencontres d’Arles, neuf ans après une première exposition remarquée dans la capitale française de la photographie. Nec plus ultra : la direction du festival lui a octroyé l’affiche sur laquelle apparaît une silhouette nimbée (la sienne).

« J’ai vu dans ses images un magnifique signe d’espoir qui incite à penser au-delà du champ bidimensionnel », vante à ce propos Christoph Wiesner, le directeur des Rencontres. Un joli coup de projecteur - ou de propulseur - pour le photographe parisien, 36 ans, nom confirmé de la discipline dans le milieu. « C’est tellement énorme et surnaturel et, en même temps, un épiphénomène à l’échelle du reste et du désastre écologique », tempère Bogdan Chthulu (prénoms empruntés à son avatar Second Life et à Lovecraft) Smith, tee-shirt gris et pantalon noir, plongé dans une sorte de « déréalisation fatiguée ». Depuis six mois, façon ermite, il s’est enfermé « dans une bulle de travail ininterrompu » pour préparer Arles, et il voit enfin la lumière au bout du trou noir. Mais, « satisfaction », le public du festival arlésien ressort conquis de son exposition collaborative et transdisciplinaire « Désidération (Anamanda Sin) » sur le toit du Monoprix. Mêlant architecture, photographie, vidéo et performance, le plasticien invite le spectateur à un voyage cosmique dans un univers spatial fantasmé. Le point cardinal de cette réflexion poético-philosophico-scientifique née il y a quatre ans ? Le fait d’être « privé des étoiles et l’absence de relation avec ce qui n’est pas humain » provoquent en lui une intense mélancolie à laquelle il souhaite remédier en créant de nouveaux imaginaires. « On ne peut pas accepter de vivre dans un monde où tout ce qu’on fait consiste à polluer et à effacer le ciel, explique Smith. […]. La désidération, c’est donc remettre du désir et du soin, dans les étoiles et tout ce qui nous entoure. C’est presque une utopie. »

L’espace a toujours fasciné ce mordu de science-fiction (la série X Files, les films de Tarkovski, les romans inclassables de Volodine, entre autres). Gosse, il collectionnait des morceaux de météorites. Mais la conquête des astres ne l’intéresse pas, outre « sa dimension historique et le point de vue soviétique ». Et s’il a récemment envisagé de candidater pour devenir astronaute, il n’est pas très fan des vols habités pour milliardaires de Richard Branson, Jeff Bezos et consorts. Ni de l’expansionnisme spatial. « Je suis malade en voiture et je ne vois rien, donc tout cela fait que je n’aurais pas été apte, s’amuse Smith. Contempler le cosmos depuis la Terre, ça me va assez bien. »

Le photographe touche-à-tout le reconnaît volontiers : il a souvent la tête dans la lune. D’ailleurs, les rêves, comme les spectres et les choses invisibles sont un seul et même « magma » du journal photographique qu’il a produit. Mais c’est désormais le « travail de l’esprit » qui le passionne. Ainsi, il pratique régulièrement la méditation et va bientôt suivre une formation à la transe. Un état qu’il atteignait plus jeune dans les soirées techno, à Paris ou Berlin. Il précise : « L’idée, ce n’est pas de se retrouver soi-même comme tous ces stages de bien-être totalement débiles. Mais de plonger dans une autre subjectivité que la mienne. » « Il est la curiosité et la bienveillance incarnées, il est indisciplinaire et il offre un autre regard sur le monde », loue l’astrophysicien du CNRS Jean-Philippe Uzan, un proche.

Né en 1985 à Paris, Smith a toujours baigné dans la photographie. Mais elle n’a pas toujours été une évidence. A Belleville, ses parents, photographes pour la presse de mode et d’architecture, occupent un studio de 30 m², pour moitié un laboratoire. L’enfant, « assez seul et pas très sociable », arpente le Nord-Est parisien en rollers. Il s’essaye déjà de manière « compulsive » aux jetables. En 2001, l’ado admirateur de Björk (comme tout ce qui vient du Nord) a cependant « le déclic » en visitant une rétrospective de Nan Goldin à Beaubourg. Au même moment, il acquiert aussi son appareil argentique actuel, « un Pentax magnifique ! ». « C’est un outil de communication qui m’a permis de créer mon langage et de rentrer en contact avec les autres », souligne le diplômé de l’Ecole nationale supérieure de photographie d’Arles (2007-2010), puis de l’école d’art, le Fresnoy, à Tourcoing. Depuis, son travail a séduit la galerie parisienne les Filles du calvaire, qui le chaperonne depuis dix ans, la presse – dont les Inrocks et Libération – et il a exposé bien au-delà des frontières hexagonales. Mais il n’en vit « pas très confortablement ». Et de déplorer : « On est l’immense majorité du temps pas payé pour ce qu’on fait en temps passé, comme si c’était un hobby. »

La philosophie (les essais de Donna Haraway, mais surtout, Jacques Derrida), depuis ses études à la Sorbonne, est un peu son étoile polaire pour se repérer dans la nuit. D’ailleurs, la lecture du chef de file de la déconstruction lui a inspiré « une méthode » : « Ce qui a été fait, peut être défait ou aurait pu être fait d’une autre manière. Donc il faut le défaire, ce qui ne veut pas dire détruire. » C’est grâce aux écrits de Judith Butler, traduits en 2005, puis de Paul B. Preciado, qu’il met un mot sur son vécu : il est « trans ». Lui, fréquente alors le Pulp, club lesbien des Grands Boulevards, et mixe dans des bars queer aujourd’hui disparus. Il joue des pseudos et des pronoms avant de choisir le « il ». « C’est très visible dans mes vidéos d’enfance : je ne me suis jamais genré ou conformé à un genre. J’ai toujours eu le même look fluide et les cheveux courts. Pour moi, c’est une traversée sans destination fixe », clarifie Smith. En 2016, après de longues démarches infructueuses face à des « tribunaux conservateurs », il obtient finalement le genre masculin à l’état civil. Mais continue d’explorer les frontières du corps et du genre, un leitmotiv de sa démarche artistique. Est-elle politique ? Assurément. « Mon engagement ne passe pas par le militantisme. Mais pas par absence de conviction, parce que ça ne me correspond pas. Je préfère accompagner la communauté par mes images », soulève encore Smith. Lui, ne rejette pas les étiquettes : « transféministe, anticapitaliste, écologiste, etc. ». Et un peu, « mutant ».

1985 Naissance à Paris.

2012 Première exposition arlésienne.

2016 Change de genre à l’état civil.

Eté 2021 Exposition « Désidération » et affiche des Rencontres d’Arles.

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