“Le titre de l’œuvre nous mettrait sur la piste d’une formule de chimie fondamentale, que la parenthèse où se lit le prénom Agnès, éclairerait du côté des biotechnologies. Moins que la biographie en image de plusieurs personnages, on comprend vite que dans cette ambiance crépusculaire se meuvent de façon quasi imperceptible des corps à des états de maturation différents.
Six écrans répartis dans un hexagone entourent une cuve où stagne un liquide noirâtre. Sur l’un des moniteurs un être indéterminé s’anime au centre d’une sorte de cocon. Sur d’autres des adolescents se meuvent lentement, leur complexion plus pâle les montrent tous tournés vers leur intériorité. Deux pièces précédentes de Smith servent de background à l’installation : dans T (2010), trois personnes trans témoignaient sur une bande son de la façon dont leurs émotions se voyaient altérées
par leur traitement hormonal, tandis que des portraits faisaient sortir à peine leurs traits de la pénombre. Ainsi tout une partie de son oeuvre se préoccupe de portraiturer ces corps qui comptent titre qu’elle adapte du dernier livre traduit de la théoricienne Judith Butler, Bodies that matter. Daniel Sibony semble décrire ces corps intermédiaires : "Le corps est un monde à la recherche de son théâtre, de sa scène - primitive ou raffinée -, de son texte, de la mémoire qui le porte. Cliniquement, on connaît les corps-scènes qui convertissent la scène en corps."
La pièce dans son apparente complexité semble de fait mimer un processus positif- négatif où ce qui s’alterne ce sont les possibles transformations sexuelles. Agnès subit une transformation dite en anglais MTF (male to female), dont elle donne plusieurs versions, dont l’absorption de pilules de progestérone prescrites à sa mère. Pourtant le liquide hormonal de synthèse qui réside au centre de l’installation est censé favoriser une transformation FTM (female to male). Le fait que l’ensemble se situe dans le noir permet aux images d’Agnès, rejouée par différents acteurs eux même trans pour certains, dans une lente chorégraphie transformative, de se refléter à l’envers. La conclusion semble en revenir à Daniel Sibony : "l’image n’est qu’une scansion du processus identitaire".