“Löyly est un mot finlandais. Étymologiquement, il désigne le souffle, l’esprit, la vapeur, l’âme. On l’utilise aujourd’hui pour qualifier un type particulier de vapeur humide produit dans les saunas de la Finlande lorsque de l’eau est jetée sur des pierres chaudes. C’est aussi le mot que donne Smith à sa première monographie, publiée aux éditions Filigranes en 2013. Les photographies tirées de cette série abordent différents sujets : c’est la peau, le ciel, les montagnes, l’enlacement, la boucane, l’architecture. Tous sont abordés avec la même intention, et le résultat est apocalyptique. Les images semblent échappées d’une captation cinématographique, sortes de moments dramatiques à la Untitled Films Still de Cindy Sherman, mais sans l’ironie, sans le discours critique. Là où Cindy Sherman expose les stéréotypes et les généralités iconographiques de scènes cinématographiques classiques, Smith invente à l’iconographie une nouvelle antériorité, laquelle précède, j’ai impression, les clichés du cinéma tels qu’on les connaît. Deux photographies me retiennent. L’une est juchée sur l’autre dans l’ouvrage : un corps fatigué surmonte une roche et sa mer. En raison de cette superposition, nécessairement choisie par l’artiste, je regarde l’un et l’autre différemment, et il me semble soudain pouvoir reconnaître à la roche-île des bras, et d’un coup il me semble pouvoir ressentir mieux la fatigue, non, l’épuisement du corps humain de l’image voisine. L’épuisement venu d’une pierre plus vieille que la vie, d’une pierre qui n’aura jamais à attendre la mort, d’une pierre qui n’a rien à faire sinon laisser danser sur elle le remous des vagues, les vents de la tempête, les grains de sable de la rive. Déjà, dans cette première monographie, se manifeste le désir de Smith d’aborder le monde sans hiérarchie, sans dominance des formes vivantes (le corps humain, les arbres, les phénomènes naturels) sur les formes mortes (les roches, les immeubles, les grandes sculptures). Le monde est présenté dans sa matière, sa mouvance, ses errances et ses cris, dans sa fatigue ancestrale. Löyly, c’est la sublimation : le passage du solide au gazeux, de l’invisible au visible : la métaphore veut que les corps queers, comme les paysages, comme les phénomènes naturels, répondent d’une esthétique de la vapeur, de l’informe, de la perpétuité, du changement, du choc.”