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DAMI, Smith concentre son projet tentaculaire en un livre chez Filigranes Edition
08.2025 - Process Magazine - France
À l'occasion de la parution de Dami chez Filigranes Éditions, nous avons rencontré Smith. Invité par Chateau Palmer et Leica à participer à la résidence INSTANTS, il a fait de son expérience sur le territoire viticole du Médoc une étape clé dans la construction du projet ayant présidé à la réalisation de l'ouvrage.
Château Palmer, c’est autour des liens invisibles et de la notion d’interdépendance que Smith a concentré sa recherche. Parce que du lien il en a été question partout. D’abord dans la biodynamie que pratique Château Palmer, une approche agricole qui envisage l’écosystème dans sa globalité et entretient des correspondances entre le plus infime (vie et géologie des sols) et le plus vaste (espèces animales et végétales, les cycles lunaires...). Mais il a aussi été question d’un lien plus inattendu : le lien familial qui relie l’artiste au domaine. Peu avant son arrivée, Smith découvre que sa grand-mère a rencontré son grand-père dans les jardins mêmes du Château. « Quand ce genre de coïncidence se produit, je me dis : il y a quelque chose à apprendre ici, quelque chose à observer. Comme si une loupe était posée sur un endroit du monde pour moi. »
À Palmer, Smith s’intéresse alors aux lianes, veines, racines, autant d’images d’un même entrelacement. Entre branches, fruits, compost, humains et animaux, Smith capte le vivant du domaine dans sa multiplicité, mais aussi dans ses maillages. Photographiant à la fois au numérique et a la caméra thermique - un outil qui l’accompagne depuis plus de quinze ans - il révèle ce qui circule : chaleur, vie, souffle, énergie. Les images vibrantes et mystérieuses qui en résultent font surgir des résonances et des liens insoupçonnés : les veines d’une oreille de cochon devenues nervures d’une fougère, la chaleur émanant l’un tas de compost, la sève qui circule dans une feuille de vigne... Dans le cadre d’une rétrospéctive au MACVAL prévue pour 2026, ces
photographies seront imprimées sur aluminium brossé de façon à ce que la lumière semble jaillir de la matière même. La encore, tout est question d’interdépendance : « Ce que je veux montrer, ce n’est pas un sujet, mais une relation. Ce n’est pas "un corps dans la lumière, c’est un corps et la lumière, ensemble. »
C’est lors d’une immersion en forêt amazonienne péruvienne qu’est né le titre de la série. Dami designe, dans plusieurs langues Pano, les premières images révélées par les plantes maîtresses comme l’ayahuascaliane, là encore : un corps qui devient eau, un bras rendu au végétal,
une frontière entre soi et la nature qui sefface. Pour Smith, ces visions ne sont pas des hallucinations mais « révèlent une autre couche de la réalité, plus profonde, plus interconnectée ».Comment la résidence INSTANTS s’intègre dans le cycle artistique Dami - Initié avant l’invitation de Château Palmer et Leica ?
Le projet Dami s’est construit à partir d’un principe de rupture, rupture avec la linéarité du temps, avec les oppositions simples, avec les visions réduites de la réalité. Le temps de la création y est éclaté, non pas linéaire mais étoilé, fait de commencements multiples, de répétitions, de coïncidences, de synchronicités. La résidence à Château Palmer sest inscrite dans ce réseau d’échos. L’une des premières coïncidences fondatrices du projet a été la découverte inattendue que mes quatre grands-parents se sont rencontrés, à des époques différentes, dans les deux lieux qui allaient accueillir la création du projet, à savoir Le Fresnoy - Studio National et Château Palmer. Ce hasard troublant, liant mon passé et mon présent par un jeu de hasard psychogéographique, a agi comme un signal. Jai également travaillé dans des espaces traversés durant mon enfance, comme les déserts californiens ou les plages du Médoc, que je ressens comme des portails vers quelque chose de plus vaste. Il ne métait pas possible de séparer ces expériences. Dami les rassemble, les confond, les fait entrer en fusion, les entrelace comme des lianes. Château Palmer sest à ce titre, révélé être un véritable laboratoire concret et pragmatique de toutes les intuitions à l’œuvre dans Dami. J’y ai rencontré des personnes qui travaillent avec la terre, la vigne, le sol vivant, faisant dialoguer animal, végétal, minéral, eaux et ciel dans une sorte de chorégraphie invisible, incarnant une vision élargie du monde, sensible et organique, une vie pensée comme un système sympoïétique, interdépendant, tissé de relations. C’est exactement le regard que Dami cherche à faire émerger. Vous sortez un livre autour de ce projet - Dami - aux éditions Filigranes. Comporte-t-il d’autres contributions que la vôtre ?
Le livre rassemble plusieurs contributions amicales, issues d’un ensemble de rencontres et de collaborations développées autour du projet. Dami s’est construit comme une constellation de voix et de savoirs, réunissant des personnalités issues de champs très différents mais animées par une sensibilité commune à légard du vivant, de l’expérience sensible, et des formes d’interdépendance. Les contributeurs sont l’astronaute Jean-François Clervoy, l’écrivaine et spécialiste du chamanisme mongol Corine Sombrun, qui m’a enseigné la pratique de la Transe Cognitive Auto-Induite, l’activiste et ayahuas quero Juan Zuniga, la bergère Émilie Husson, la maraîchère Viviane Vincent-Tejero, ou encore Sabrina Pernet, directrice technique de Château Palmer. Le livre se déploie ainsi comme une composition polyphonique autour de laquelle s’arriment les images des différents projets qui composent Dami, faite de croisements, d’échos, de transmissions.
Il ne s’agit pas d’un discours univoque mais d’un espace partagé, où se rencontrent des regards, des pratiques, des intuitions, autour d’une même volonté de transformation.
Ce livre s’inscrit pleinement dans la logique du livre d’artiste ; il est pensé comme une œuvre à part entière. Quel processus de travail avez-vous mis en place pour l’élaborer et que trouve-t-on dedans ?
Le livre a été élaboré en étroite collaboration avec le graphiste Yann Linsart et l’éditeur Patrick Le Bescont, deux figures de l’édition avec les quelles j’entretiens un dialogue de longue date. Leur compréhension fine des enjeux de mon travail, alliée à une véritable complicité intellectuelle, a permis de concevoir ensemble un objet éditorial que nous espérons à la hauteur de la complexité de Dami.
L’écrivain Erwan Desplanques y tisse un fil narratif structurant la parole à travers les pages. Dante Nolleau et Marion Viot, de l’équipe communication du Château Palmer, ainsi que Fany Dupêchez et Pascal Michaut qui accompagnent la résidence et Gaëlle Gouinguené (Leica Camera France), avec lesquels jai compagnonné tout au long de l’année 2024, ont tous.tes joué un rôle déterminant dans l’émergence d’une forme juste. Leur regard a enrichi cette réflexion collective, pensée dès l’origine comme une composition à plusieurs voix. Nous avons exploré différentes hypothèses pour le livre : série de carnets, classeur d’archives, monographie resserrée autour d’une série unique... avant d’opter pour une forme plus ample, capable de rendre compte de la vision globale portée par Dami. Cette publication s’est alors imposée comme une sorte de guide, ou doutil d’orientation de notre monde en mutation.
À partir de mes propres métamorphoses, je tente avec ce livre de relier ce qui, trop souvent, reste séparé : les causes souterraines de notre situation planétaire et les gestes possibles pour renouer avec le vivant. On y propose, modestement mais avec conviction, des pistes pour réparer ce qui peut l’être, pour réapprendre à faire monde ensemble. Cela exige de renouveler nos manières de voir, de percevoir, de coexister. De convoquer d’autres régimes d’attention, d’autres manières d’imaginer. Tel est l’élan de cet ouvrage : faire de Dami non pas seulement un projet artistique, mais une trajectoire spirituelle et visuelle, à travers laquelle s’impose une évidence : celle de considérer avec égard et égalité tout ce qui est.
Une part importante de votre travail repose sur des images thermiques. Quels enjeux cela a représenté de transposer le résultat d’un dispositif entièrement numérique sur le papier ?
Ces images posent un véritable défi dès qu’il s’agit de les transposer dans le monde physique, en dehors des écrans auxquels elles sont originellement destinées. Techniquement, ces fichiers sont extrêmement légers, parfois inférieurs à 100 Ko, et de très faible définition (à peine la taille d’un timbre-poste). Le premier défi est donc celui de leur agrandissement, pour éviter la perte excessive de matière ou de densité, et l’apparition de pixels trop visibles, que j’estompe la plupart du temps. Le second, plus complexe encore, est celui de la restitution des couleurs. Les « thermogrammes » se caractérisent par des palettes très contrastées, hautement saturées, souvent proches de la fluorescence. Or, le passage à l’univers de
’imprimerie, au mode colorimétrique CMJN, tend à écraser ces couleurs, à les ternir. Il a donc fallu mettre en place un véritable travail de traduction, à la fois technique et esthétique, pour préserver au mieux la singularité de ces images, leur vibration propre, leur intensité presque spectrale.